Le Grand Palais de Paris

Le procès du Réalisme Socialiste

crédit photo : Nicolas Krief

 

Vidéo du Procès bientôt disponible sur le site du Grand Palais !

 

 

 

1929, Staline arrive au pouvoir en URSS et met en place un régime totalitaire. L'État contrôle toutes les productions et les arts n'échappent pas à la règle. Épaulé par Andreï Jdanov, troisième secrétaire et chargé des affaires culturelles, Staline impose un cadre aux artistes afin que l'esthétique soit moins avant-gardiste et reste accessible au plus grand nombre. Exaltant le régime, louant la vie communiste, glorifiant chaque facette de l'URSS, les artistes se font l'écho d'une propagande massive destinée à faire resplendir le pays à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontières.

           

            Pourtant, tout n'était pas joué après la révolution d'Octobre 1917.  En effet, Lénine qui accordait humblement ne pas être un expert dans le domaine artistique avait laissé libre court à la création et aux divers courants artistiques. S'était ainsi développé un courant constructiviste suivant une logique productiviste mettant l'art à disposition de la vie et du quotidien de l'ensemble de la population. Porté par des artistes tels que Kulcis, Rodtchenko, Stepanova, Tatline et bien d'autres, le constructivisme avait pour vocation de sortir l'art des salons bourgeois.

            En parallèle se développait également un mouvement dépassant le clivage naissant abstrait / figuratif et développé par Kasimir Malevitch, le suprématisme. Courant d'avant-garde mystique et spirituel, se réclamant d'une infinité de sens, le suprématisme avait pour ambition de témoigner d'une vision de la réalité différente de celle qu'en avait l'homme contemporain.

            Une grande variation de styles picturaux essaimait donc en URSS et, par opposition aux années 30 qui marquèrent l'avènement d'un cadre autoritaire mis en place par Jdanov, le débat était encore possible entre les tenants de chaque mouvement.

 

            Lorsque Polymnia a pris contact avec le Grand Palais, l'exposition Rouge, Art et Utopie au pays des Soviets était en construction. Nos interlocuteurs de la médiation culturelle ont été enthousiasmés à l'idée de tirer un procès de cette époque. Pendant plusieurs mois durant lesquels l'exposition se montait, nous avons entamé notre travail de recherche pour nous imprégner de l'atmosphère régnant dans l'art et la politique russe dans la première partie du XXe siècle.

            L'exposition devait être installée selon un système chronologique. Au rez-de-chaussée, l'espace était consacré à l'Union soviétique post-révolutionnaire, celle de Lénine dans laquelle un courant constructiviste prédominait dans l'art en développant de nouvelles formes : architecture, photomontage, décors de théâtre, affiches Rosta, clubs ouvriers, etc. C'était aussi l'époque de la diversité et de la déconstruction : l'art abstrait faisait sa profession de foi et des artistes comme Kasimir Malevitch renversaient les codes picturaux en fantasmant un réel déformé.

         A l'étage, changement de tonalité. Les murs sombres et l'atmosphère calfeutrée conduisent le visiteur dans l'URSS des années 30, celle de Staline qui ne voyait dans l'art qu'un vecteur d'idéologie et un moyen d'exalter la grandeur du régime et de la nation. C'est l'avènement du Réalisme socialiste, les grands du Parti sont érigés en héros mais à la moindre purge, les artistes auto-censurent leurs œuvres pour qu'elles continuent de convenir au « petit père des peuples ». Comme Georges Orwell l'a si bien imagé dans 1984, « Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé. »

 

            Cette disposition de l'exposition prise en compte, nous avons travaillé avec le service de la médiation pour construire un procès autour de l'idée suivante : le Réalisme socialiste contre l'art abstrait, deux courants naissant dans une époque très proche et s'opposant à tout point de vue, dans leur forme comme dans leur contenu.

 

            Après une longue phase de réflexion sur la manière dont nous allions organiser le procès (quels témoins, quelle époque, comment l'introduire, etc.), nous avons trouvé un angle d'attaque. Le Réalisme socialiste, art d'Etat destiné au rayonnement de l'URSS s'opposerait à l'art abstrait, art « en tant que tel », destiné à prendre un sens particulier pour chaque individu l'admirant. Le procès, ayant lieu en 2019, tenu par un juge et développé par quatre avocats, verrait donc se répondre les tenants des deux courants.

            Afin de coller à l'exposition, nous avons placé des témoins représentant deux époques successives de l'URSS. Malevitch et Rodtchenko ont entamé un débat autour de l'utilité de l'art en 1921 devant le Vkhoutemas, les ateliers d'art de Moscou. Après cette discussion démontrant une certaine diversité et un espace culturel propice aux échanges, Jdanov a fait son apparition devant la même école mais cette fois en 1934 pour inciter les étudiants à se mettre au service du Parti communiste et à respecter les codes du Réalisme socialiste en condamnant toute autre forme d'art.

            Deux époques, deux atmosphères. Après le passage de ces dossiers d'archive, le véritable débat pouvait commencer. Aujourd'hui et au regard de l'Histoire, faut-il préférer l'art abstrait au Réalisme socialiste ? En d'autres termes, la raison d'Etat légitimise-t-elle la censure ? Deux couples d'avocats se sont succédés, l'un abordant une dimension historique et l'autre une perspective plus artistique.

           

            Les deux premières représentations se sont parfaitement déroulées. Pour les nocturnes du Grand Palais et la soirée « Place aux jeunes » du 3 avril réservée aux 18-26 ans, nous avons pu aborder en un peu plus d'une heure l'essentiel du sujet, puis passer au vote et à la discussion avec le public.

            Pour la représentation dans l'Auditorium du Grand Palais devant les classes de 3e, 2nde et 1ère, nous avons réadapté nos passages avec un vocabulaire et des tournures de phrases plus abordables et avons raccourci le procès d'un quart d'heure environ pour garder durant toute la représentation l'attention des élèves. Lors du vote et de l'échange traditionnel avec le public, nous avons pu préciser quelques points et répondre à certaines questions des spectateurs. Les professeurs nous ont fait part de leur enthousiasme et de la possibilité que leur offraient cet événement, dans un avenir proche, de revenir sur l'Histoire de l'art et de l'Europe de l'Est.

 

Voici quelques photos de la représentation à l'Auditorium :

            Nous tenons à remercier l'ensemble des équipes du Grand Palais de Paris qui ont permis à ces manifestations de voir le jour et qui nous ont accueilli très chaleureusement dans le cadre magnifique d'un des plus beaux monuments de Paris. Nous remercions en particulier le service médiation qui nous a accompagné tout au long de cette expérience, qui nous a beaucoup encouragé, conseillé et sans qui le Réalisme socialiste n'aurait pas été condamné, par deux fois, à passer derrière l'art abstrait dans le cœur du public.

crédit photo : Nicolas Krief